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interview CLAIRE DITERZI Parcours d'une œuvre (Revue Arcadi) Claire Diterzi s'est fait connaître au sein du groupe rock alternatif Forguette Mi Note, puis de Dit Terzi (un bel album chez feu le label Boucheries Productions). En 2003 Philippe Decouflé lui demande de créer et jouer les chansons pour son spectacle Iris, puis Iiris. C'est ensuite Alexis Armengol, auteur et metteur en scène qui fait appel à ses talents d'auteur, compositeur, interprète et guitariste pour sa pièce Iku, en 2004. Passées ces expériences riches, elle peut enfin se consacrer à son projet personnel qui prend la forme de "Boucle", un disque et un solo scénique ensorcelants composés de chansons respirant la liberté, dont certaines ont traversé ces spectacles. Une auteur - compositeur - interprète qui ne parle pas que de chanson, mais bien de création. D'où viens-tu ? Et d'où viennent tes premières chansons ? Je suis autodidacte, j'ai appris la guitare en colo autour du feu en chantant “C'est une maison bleue”... J'ai eu mon premier groupe de rock à 16 ans, c'est dans ce contexte que j'ai écrit mes premières chansons. On partageait, on échangeait assez naturellement (à cette époque !). A 15 ans, j'étais farouchement partisane de la doctrine suivante : ne rien faire comme tout le monde. J'étais attirée par les gens à forte personnalité, et ceux qui détonnaient par leur physique aussi... J'avais des convictions fortes, très tôt. Le but du jeu pour moi a toujours été de ne ressembler à rien ni personne. Quand la musique est devenue ma profession, rien n'a changé. Je me suis toujours sentie libre de développer mon univers, aussi particulier soit-il. Je ne cherche pas l'étrangeté à tout prix, c'est mon approche intuitive et sensorielle de la musique qui fait que mes repères sont différents des artistes qui connaissent le solfège. J'ai fait dix ans de danse classique, des études d'arts graphiques. J'ai choisi la musique, mais elle est remplie de mouvements et de pigments. Je me débrouille, je fais ma sauce ! C'est cette facture, je pense, qui fonctionne dans les autres disciplines artistiques. En collaborant sur une pièce de théâtre ou une pièce chorégraphique ou un film, j'ai appris que la sauce, ça sert à accommoder certains mets. C'est nourrissant, beau et divinement bon ! Au-delà de ces passionnantes expériences, j'ai aussi compris que j'avais besoin de retrouver le plaisir de cuisiner seule, à mon idée, à la fois le plat et la sauce, pour avancer. J'ai la chance de pouvoir alterner ces projets, passer d'un projet personnel à une commande. C'est un équilibre qui me convient et qui m'inspire. Qui nourrit l'autre : tes chansons, ou l'art dans lequel tu les intègres ? En travaillant sur la pièce contemporaine Iku, Alexis Armengol m'a dirigée de façon extrêmement précise. Il avait une idée des sons qu'il voulait entendre, des chansons dont il avait besoin, de l'utilisation de ma voix chantée et parlée qu'il voulait faire. De plus, Iku est une pièce au propos très profond. Je devais avant tout m'imprégner du sens du texte pour dégager des choses. Alexis a fait son marché dans la matière qu'il en sortait tout en la façonnant. C'est une expérience qui m'a rendue exigeante et m'a appris à porter un soin plus précis au sens de mes textes. Longtemps j'ai relégué les paroles des chansons au second plan. J'utilisais ma voix de façon décorative... aujourd'hui je fais attention à étoffer tout cela. Ce qui me fascine chez les comédiens est qu'ils arrivent "remplis d'un état" sur une scène de théâtre. Ils sont quelque chose, quelqu'un d'autre... ailleurs et là en même temps. Il y a dans leur regard une intensité que j'ai rarement rencontrée chez un chanteur ou un musicien. Ce qui me fascine chez les danseurs, c'est leur rapport au corps, leur courage. Ils travaillent tous les jours, ils souffrent tous les jours, se jettent par terre, se tordent une cheville, se blessent le dos, se déchirent les ligaments croisés. Ils pleurent parfois de douleur avant de monter sur scène, ils pleurent d'être immobilisés plusieurs semaines, ils pleurent quand on ne les appelle plus passés leurs 38 ans pour la plupart. Il y a une telle urgence, une telle énergie, une grâce et une perfection inouïes dans leur art... Comment la chanson, art "solitaire", se mêle-t-elle à d'autres disciplines ? Il y avait douze danseurs dans la pièce Iris de Philippe Decouflé. Pour la musique, nous avons cherché dans plusieurs directions. Tout d'abord, je suis arrivée avec des maquettes de chansons (que je destinais à l'album "Boucle"). Certaines comme À genoux ou Infidèle ont gardé le format chanson type 3'30 : intro/couplet/refrain instrumental/couplet etc. En revanche, les paroles gênaient un peu. Contrairement au théâtre, Iris est une pièce graphique. Les pièces de Decouflé sont un régal pour les yeux. On travaille à partir de thèmes donnés mais ce n'est pas ce qui prime, et souvent le sujet de la rédac se volatilise après quelques semaines de recherche ! Pour À genoux par exemple, qui est une chanson très personnelle et très intime, je n'arrivais pas à dissocier la musique du texte. Pour garder l'énergie de la voix, sans que les danseurs tombent dans l'illustration, nous avons mis de la distorsion afin de gommer un peu le texte. J'ai gardé cette option pour l'album et mes concerts personnels. Cela a renforcé la chanson et son interprétation. Quand la chanson Canicule est arrivée entre les mains de Philippe, elle durait trois petites minutes. Il a ouvert Iris par un solo de dix minutes... j'ai étiré ma chanson à ce format ! Je ressentais une telle osmose entre la danse, ma guitare et ma voix que je n'ai jamais pu me réapproprier cette chanson ! Elle n'a plus d'intérêt sans l'image (une lune) et la danseuse à mes yeux. Tout comme la liberté, la sensualité est toujours présente dans ta création. Comment le travail des corps peut-il prendre forme dans les chansons ? Chaque danseur a ses particularités. J'ai adoré m'adapter à leurs qualités respectives dans les impros. Kaori est minuscule, elle bouge vite, comme un petit insecte. J'avais envie de choses très suaves et langoureuses sur elle. Avec d'autres il fallait de la légèreté, ou de l'humour, ou de la violence, de la sensualité ou encore des accidents... Nous ne savions plus qui suivait qui, qui attendait qui, en tout cas, nous étions en symbiose. Il y avait une belle écoute. Il est arrivé aussi quelquefois que je ne ressente aucune inspiration devant un danseur. Il faut aussi se connaître et s'apprécier en dehors d'un plateau pour que la magie opère. Je retiens de cette expérience un rapport très physique à ma voix et ma guitare. J'aime les mots du corps, j'essaie de bouger au travers de ma guitare, à défaut de m'exprimer comme les danseurs avec mon corps. Et puis le minimalisme... Il faut aller à l'essentiel, il suffit parfois d'un souffle pour habiller un mouvement. J'ai, de ce fait, beaucoup travaillé le son des respirations sur "Boucle". Aujourd'hui quand je chante Infidèle en concert, j'ai en tête le corps d'Alexandra dans son solo de Iris sur cette chanson. Elle est très charnelle, très rock. Je lui disais que si j'étais danseuse, j'aimerais danser comme elle ; elle m'a répondu un jour qu'elle aurait aussi aimé être chanteuse et chanter comme moi. On a gardé les images de son solo dans Iris pour le clip de Infidèle. La chanteuse est-elle un personnage de la pièce (théâtrale ou chorégraphique), ou doit-elle se placer à l'écart ? Chanter dans une pièce comme Iku ou Iris est très confortable. Je n'avais jamais le trac, j'étais préservée, cachée derrière le bouclier du projet de quelqu'un d'autre. Cela désinhibe -humainement : ce n'est pas moi qu'on regarde, et artistiquement : en explosant le format consensuel de la chanson. Ce qui est réjouissant dans ces disciplines, c'est qu'il n'y a pas d'industrie derrière. Pas de disque, pas d'objets à vendre. On crée, on joue, on plie, on passe à autre chose. Pas de radio, pas de contraintes pour lisser un titre, on est dans l'éphémère. On donne ce qu'on est. Il n'y a rien qui se touche, c'est abstrait, c'est un moment avec une fin, une bulle magique qui disparaît, comme la vie. Les commandes n'éloignent-elles pas de l'objectif initial : créer ? Quand Anne Feinsilber m'a contactée pour composer la bande originale de son film Requiem for Billy The Kid, j'étais en pleine tournée de Iris. J'ai pensé que je n'arriverais décidément jamais à terminer mon album, à boucler ma "Boucle". Nous nous sommes rencontrées et tout de suite adoptées. Je la regardais me parler de son projet les yeux brillants, dans un magnifique sourire... j'arrivais à peine du Japon avec mes beaux danseurs asiatiques, qu'elle m'embarquait direct pour le Nouveau-Mexique, voir les cowboys sur le dos de Jolly Jumper ! Avant de visionner son travail, j'étais déjà retournée en enfance, avec ma mère et mes sœurs devant la télé du mardi soir qui m'abreuvait de westerns (La Dernière séance...) ! J'ai visionné quelques rushes magnifiques de son film (un documentaire fictif sur Billy The Kid, sortie en salles prévue fin 2006) et les idées ont coulé comme une rivière ! J'ai pu chanter en anglais en toute légitimité pour la première fois. J'ai confié ma matière à Anne qui a fait son marché, coupé, collé, copié, scotché, décalé etc. Nous étions sur la même longueur d'ondes elle et moi. Elle est très rigoureuse alors nous avons avancé assez vite. Comme dans la danse, elle a supprimé pas mal de voix pour conserver les versions instrumentales qui conviennent mieux aux grands paysages. Je me suis consolée sur la version disque, j'ai réajusté les choses pour que cela soit agréable à écouter, je me suis fait plaisir. Composer sur des images a été une vraie révélation pour moi. Quand je chante les chansons du film sur scène, je suis détachée, beaucoup plus libre qu'en interprétant les chansons de l'album. Je suis dans le film d'Anne, ailleurs, inspirée par quelque chose de différent. Comme si les images absentes faisaient partie intégrante de la musique... C'est une sensation nouvelle. Je ne me sens qu'interprète, sur ma propre composition. C'est léger... parce qu'il y a un film entre la composition et l'interprétation de la chanson. Et "Boucle" ? Après ces expériences, j'avais besoin de retourner au minimum sur scène. Voix/guitare/machines. Parfois seulement voix/guitare, pour me rappeler ce que j'avais envie de dire aux gens, pour retrouver ma vérité. L'album "Boucle" était une nécessité en cela. Un besoin profond de me rassembler. Je travaille actuellement sur de nouvelles chansons et une forme de concert plus élaborée, plus ambitieuse. Tout naturellement, j'envisage de collaborer avec les gens que j'ai rencontrés sur ces projets divers (vidéo, danse, mise en scène) mais c'est trop tôt pour en parler...
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